« Le pays qui est devenu le mien est la Guadeloupe » Contact

Une fois libéré, Pierre – et François ? – gagnèrent Rochefort. Les Français assistèrent au débarquement pitoyable des prisonniers devenus « poitrinaires », souffrant de dysenterie et de sous-alimentation. C’était le cas de Pierre semble-t-il. Pour couronner le tout, après ses vingt-huit années de services, il fut mis en demi-solde. Fut-il victime du début de l’épuration des officiers de marine de Napoléon ? « Après la chute de ce dernier, l’épuration fut importante, tant pour des raisons matérielles que politiques » explique l’historien Pierre Lévêque . « En 1817, ce sont 47% des officiers de marine qui sont à la retraite ou placés en inactivité. Nombre d’entre eux retrouvent un emploi dans la marine de commerce, carrière qui ne va pas sans danger. Parmi ceux qui continuent à servir dans la marine de guerre, on rencontre les futurs amiraux de la monarchie de Juillet. La plupart de ces officiers, qui avant la Révolution n’auraient pu parvenir à ce grade, sont attachés au régime. Les protestations d’allégeance lors du retour des Bourbons ne doivent pas nous tromper. »
Ainsi, le 22 juin 1814, dans une lettre adressée « à son Altesse Royale, Monsieur, Frère du Roi » Pierre réclama la Croix de Saint Louis, décoration créée par Louis XVI et rétablie par son frère, car « il désirerait emporter cette marque honorable (dans les colonies), qui le mettra au comble de ses vœux, et dira une preuve de son dévouement à la maison des Bourbons. » Trois jours après, il réitéra sa supplique directement auprès de « Sa Majesté Louis Dix Huit Roi de France et de Navarre », arguant que cette décoration « sera un nouveau motif pour lui, Sire, de sacrifier le reste de ses jours pour le service de Votre Majesté. »
Pour évoquer des ancêtres aussi anciens, j’ai en général quelques dates d’état-civil et une filigrane historique. De Pierre Colardeau nous avons un portrait sommaire laissé par un Anglais et aussi ses propres lettres conservées aux archives de l’armée. Son écriture était claire, déliée. Il lançait les majuscules comme des oiseaux qui s’envolent. Le « Capitaine au 66e régiment » écrivit aux plus hautes autorités politiques et militaires. Ainsi, depuis Bordeaux le 13 août 1814, au lieutenant-général des armées du roi, le Comte Villatte, inspecteur-général d'infanterie dans la onzième division militaire : «Absent de France depuis 21 ans, mon propre pays m'est devenu étranger ayant perdus pendant cette absence absolument tous mes parents et toutes espèces de ressources ; le pays qui est devenu le mien aujourd'hui et depuis longtemps, est la Guadeloupe ou est encore ma femme et trois de mes enfants que je brûle de rejoindre. J'ose donc me flatter Mon Général, que votre sensibilité et votre justice s'intensifieront à un père de fammille dénué ici de tous moyens et qui a à souffrir non seulement pour lui, mais encore pour son fils ainé qu'il a avec lui et qui quoiqu'injustement à souffert néanmoins cinq ans de captivité en Angleterre. » Et Pierre de demander d'être employé dans son grade de Capitaine dans le régiment de la Guadeloupe.
Ses requêtes aboutirent puisqu'il reçut l’ordre de se rendre à Blaye en son régiment, devenu le 62e, puis à la Guadeloupe. Mais, au moment du départ, l’accès au bateau lui fut refusé en raison de son état de maladie. La priorité d’embarquement était sans doute réservée aux soldats, aux hommes de commerce et d’activité rentable, d'autant que le trafic des ports français avait été réduit à presque rien en vingt-quatre ans de guerres : en 1789, plus de 1000 bateaux quittaient la France en direction de la Guadeloupe ; en 1815, il n’y en avait plus que 47 dont 5 de la Rochelle.
Le 25 décembre 1814, le jour de Noël, il s’adressa à « Monseigneur le Ministre de la guerre » pour donner sa nouvelle adresse à Rochefort, rue Saint-Jacques – actuelle rue Thiers - peut-être pour être contacté lors du départ d’une autre expédition.

Le 24 janvier 1815, « retenu à l’hôpital en convalescence », il s’adressa au baron Thouvenot, lieutenant général commandant supérieur à Rochefort : « j'avais jusqu'au départ des Vaisseaux Le Maringo et le Superbe conservé l'espoir de faire partie des 3 bataillons qui vont à la Guadeloupe, mais l'état de ma maladie n'a pas permis à Monsieur le Colonel Vatuble de me conserver ma place, en conséquence je rentre de droit dans la classe des officiers en non activité.
Comme j'avais déjà reçu la lettre de Monsieur l'Inspecteur Général Comte Villatte qui m'autorisa à me retirer dans mes foyers pour y jouir de ma demi-solde, j'ai choisi Rochefort pour fixer provisoirement ma résidence, n'ayant d'autre foyer qu'à la Guadeloupe ou je viens de servir 17 ans et ou j'ai encore mon épouse, quatre enfants et quelques propriétés qui tous souffrent de mon absence. » Pierre réitéra ses offres de services pour « cette colonie ou toutes autres (…) le climat chaud, après y avoir séjourné longtemps, convient beaucoup mieux pour ma santé que celui d'Europe.
Je regrette beaucoup Mon Général, de ne pouvoir aller vous rendre mes devoir de vive voix, mon état de maladie me retenant encore à l'hôpital (…)
J'ai l'honneur d'être, Mon Général, Votre très humble et obéissant serviteur, Colardeau. » Sous la signature, en plus petit : « capitaine d'infanterie ».
Malgré la modernité des soins de l’école de médecine navale de la ville, Pierre dépérit. En juin 1815, à l’âge de 47 ans, son décès fut constaté par un lieutenant des douanes et un aubergiste dit « son ami ». Un an après sa libération des geôles anglaises, le capitaine Colardeau mourut sur cette terre française qui lui était devenue « étrangère ».
Pendant cette année, Pierre ne mentionna qu'une fois la présence avec lui de son fils François. Pourtant, il n'en fut pas question lors des tentatives d'embarquement. Est-ce parce qu'il était évident que père et fils devaient rester ensemble ? Ou parce qu'ils étaient séparés ? Et qu'advint-il du fils ?
Grâce à une patiente recherche aux archives de la Guadeloupe, nous l'avons trouvé dans la liste de passagers de la flûte Salamandre, en 1816. Il avait 19 ans et regagnait son île natale avec le grade de sergent. Alors ? Était-ce à cinq années de ponton ou de prison qu'il avait survécue ? Il aurait alors fait preuve d'une résilience remarquable. Ou passa-t-il son adolescence « sur parole » dans un village du Royaume-Uni ?
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Notes de fin


- Wikipédia.
- http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=2926
- L’école au village : les petites écoles de l’Ancien Régime à Jules Ferry par Michel Froeschlé, Serre Editeur, Nice 2004.
- http://www.le-temps-des-instituteurs.fr/
- Le XVIIIe siècle, 1715-1815 Par Elisabeth Belmas, Robert Muchembled, Bréal 1994

- http://www.histoirepassion.eu/spip.php?article1065.
- « Bulletin de la société des Archives Historiques de Saintonge et de l’Aunis ». En ligne sur Gallica / Bnf.
- Archives en ligne Conseil Général Charente Maritime : http://extranet.cg17.fr/archinoe/registre.php
- Paroisse Saint Michel de Saintes
- Mort (ou inhumation) d’Elie Collardeau, le 21 septembre ( ?) 1699. (Elie : nom protestant ?)
- Mort de Pierre Colardeau, 15 avril 1756
- Inhumation d’Elie Collardeau, le 20 décembre 1764, âgé d’environ 78 ans, « Faugeu »
Paroisse Sainte-Colombe de Saintes
Enterrement de Rose ou Roze Colardeau, 10 mars 1787, veuve du défunt Pierre Douairil ( ?), cabaretier, âgée de 70 ans, décédée hier dans la paroisse de Saint-Pierre de cette ville mais inhumée (à Sainte-Colombe), l’ayant demandé de son vivant et avec le consentement du curé de Saint-Pierre.
Paroisse Saint-Eutrope de Saintes
- Baptême de « Marie Colardau », le 26 janvier 1681
- Mort de Margueritte Coulardeau, juillet 1692
- Baptême de Julien Collardeau en juillet 1692
- Baptême de Pierre Collardeau en janvier 1712
- Baptême de Jean Colardeau, mai 1713
- Baptême de Jean Hélie Colardeau, août 1714
- Baptême de Marie Collardeau, février 1716
- Mort de Marie Colardeau, le 30 octobre 1717
- Baptême de Marie Anne Colardeaud, février 1719
- Baptême de François Collardeau, juillet 1720
- Mort de Marie Colardeaux, le 28 septembre 1720
- Baptême de Hélis Etiennes Collardeau, août 1722
- Baptême de Catherine Collardeau en août 1722
- Mort d’Etienne Collardeau, le 5 juillet 1724
- Baptême de Lazare Collardeau le 17 juillet 1724.
- Baptême de Marie Collardeau », août 1727
Paroisse Saint-Vivien de Saintes
- Mort de Anne Colardeau, 15 mars 1725
- Mort de François Colardeau, mars 1730
- Mort de Marie Colardeaud, 9 juillet 1730
- Mort de Catherine Callardeau, 27 octobre 1755
- Baptême de Pierre Colardeau, avril 1769
- http://www.arces-sur-gironde.com/histoire/
- Les engagés pour les Antilles 1634-1715 Gabriel Debien, notes relevées par Pierre Baudrier. http://www.genemilassoc.fr/charge.php?f=MjYx
- Les vieilles troupes de marine : http://tdm.vo.qc.ca/
- « Artillerie et vaisseaux royaux », Jean Boudriot, in Presses de l'université de Paris-Sorbonne, 1998 in Les marines de guerre européennes : XVIIe-XVIIIe siècle
- « Annales historiques de la Révolution française », Numéro 316, mis en ligne le 3 mai 2006. URL : http://ahrf.revues.org/document1814.html. Consulté le 14 mai 2009.
- Jean-Claude Halpern, «Léger-Félicité Sonthonax. La première abolition de l’esclavage. La Révolution française et la Révolution de Saint-Domingue», in Annales historiques de la Révolution française, Numéro 345, [En ligne], mis en ligne le : 8 juillet 2008. URL : http://ahrf.revues.org/document7273.html. Consulté le 1 octobre 2009.
- Mémoire pour le chef de brigade Magloire Pélage et pour les habitans de la Guadeloupe (...), par Hippolyte de Frasans, Jean Thomas Langlois, Publié par Desenne, 1803. Copie de l'exemplaire de la New York Public Library, Numérisé le 24 janvier 2006 par Google.
- La guerre de course en Guadeloupe, XVIIIe-XIXe siècles ou Alger sous les tropiques, Michel Rodigneaux, 2006, l'Harmattan
- Référence ADM 103/161 / Registre des prisonniers de la Guadeloupe
- 1815 - prisonniers du 62eme régiment d'infanterie et 6eme d'artillerie avec quelques marins et corsaires plus les malades de l'hôpital et quelques épouses et familles.
1810 - Quelques Hollandais pris à St. Eustache en avril 1810 envoyés à Stapleton.
Tous les prisonniers français de 1810 et 1815 ont été embarqués immédiatement sur des convois de navires affrétés en direction de l'Angleterre, sauf le gouverneur de la Guadeloupe, le comte de Linois, à bord du HMS Fox en 1815 avec sa famille.
- Référence ADM 103/527 - Index alphabétique lettre C.
- ADM 103/609 et ADM 103/549.
- Pierre Lévêque, «Les officiers de marine du premier Empire», in Annales historiques de la Révolution française, Numéro 316, [En ligne], mis en ligne le : 3 mai 2006. URL : http://ahrf.revues.org/document1814.html. Consulté le 14 mai 2009.
- Adresse laissée par Pierre : « Chez M; C. Meyere Rue Bouhaut n°2 à Bordeaux ».
- « Mémoire des rues de Rochefort », Michel Allary. La rue Saint-Jacques a peut-être reçu ce nom en souvenir de Jacques, Nicolas Colbert, fils du ministre.