De la douceur de vivre à l’enfer de Stapleton Contact

Au début de l’Empire, la menace anglaise planait toujours et la guerre de course reprit. La Guadeloupe devenait un endroit plutôt tranquille pour vivre, à condition d’être blanc ou libre. Car la prospérité retrouvée se faisait au prix de la liberté et de l’égalité. Le Code civil ne s’appliquait ni aux noirs ni aux hommes de couleur. On ne leur interdisait pas les mariages mixtes mais « ils ne pouvaient recevoir des blancs ni par donation entre vifs, ni par testament. Il leur était également défendu d’adopter même les enfants de couleur, ou de reconnaître leurs enfants naturels. Par ce moyen le domaine avait plus de chance de poser la main sur les biens des hommes de couleur qui décédaient sans avoir fait de dispositions testamentaires » explique l’historien Lacour. « Ces dispositions étaient donc plus sévères que celles du Code noir », commente Abenon. Les hommes de couleur libres avaient moins de droits qu’en 1789, époque où ils pouvaient hériter des blancs et reconnaître comme enfants qui ils voulaient.
« Le général de Kerverseau, préfet colonial, pourchassait vigoureusement les derniers insurgés qui ne s’étaient pas encore rendus. Il n’hésitait pas à faire mettre aux enchères publiques les enfants noirs incapables de nommer leurs parents, ce qui laisse supposer que beaucoup avaient été abandonnés lors des événements antérieurs. On ne savait qu’en faire ni quel statut leur donner. En les réduisant à la servitude là encore, Kerverseau optait pour la sévérité et la répression.(...)
Le Premier Empire a été aux Antilles une période de réaction qui contraste avec ce qu’il fut en métropole », commente Abenon. Même tendance sur le plan fiscal.

La défaite de Napoléon à Trafalgar, en octobre 1805, fut une catastrophe économique pour les Antilles françaises. Les Anglais, à nouveau maîtres de l’Atlantique, soumirent les îles françaises au blocus. La Guadeloupe connut la disette. Ernouf attaqua alors Saint-Barthélemy, l'occupa et la pilla. Mais en 1809 les Anglais s’emparèrent de la Martinique. Depuis la Guadeloupe, « les forces anglaises paraissaient si redoutables qu’on décida de créer un corps d’intervention noir recruté parmi les esclaves. Les souvenirs de 1802 étaient encore proches et rien ne dit mieux la situation désespérée de l’île ». Mais en vain. En avril, les Anglais occupèrent Terre de Haut, aux Saintes, et en quelques mois s’imposèrent dans toute la Guadeloupe.« Le 21 mai, les Anglais attaquent la batterie des Capucins, près de Basse-Terre, le 19 septembre, ils sont au Moule, le 18 décembre, à l'Anse à la barque... ». Les forces armées de la colonie, qui représentaient au premier janvier 1810 « 5063 hommes dont plus de la moitié est constituées par le 66e régiment » furent débordées. Pierre avait 41 ans et devait bientôt être arraché à son île d’adoption pour toujours.

« D'après la capitulation, 4200 Français, provenant de la garnison de la Guadeloupe et dépendances, et des équipages de plusieurs bâtiments capturés, furent embarqués pour être transportés dans les prisons de la Grande-Bretagne, sous l'escorte de deux frégates anglaises » relate Peyreleau. En mars 2009, un correspondant de l'association Généalogie et Histoire des Caraïbes (G.H.C.) en Angleterre a fait des recherches aux archives nationales de Kew près de Londres. Grâce à lui, nous en savons plus sur le parcours de Pierre. Mais moins sur celui de François, son fils, puisque nous pensions jusqu’alors que le père et le fils n’avaient jamais été séparés.
Pierre fut fait prisonnier le 8 février 1810 – soit deux jours après la capitulation. Son fils de 13 ans était-il avec lui ? Le Capitaine « Colardean » du 66eme régiment embarqua sur le transport Colombine dès le 12 février 1810 pour l’Angleterre . N’étant qu’un transport, destiné à rentrer en convoi, la Columbine n’a pas laissé de trace dans les dossiers de l’amirauté, précise G.H.C.. Les prisonniers de 1810 furent ceux du 66eme régiment d’infanterie, le seul que Napoléon avait laissé en Guadeloupe, avec quelques marins et corsaires. Certains officiers étaient accompagnés de leurs épouses .
« Bien souvent, officiers et matelots sont jetés à fond de cale par les écoutilles » explique l’historien de la marine Philippe Masson. « Ils se trouvent entassés dans un local obscur, fétide, envahi par les eaux usées du navire avec pour toute nourriture du biscuit ; une vieille baille, vidée en principe tous les jours, permet d’assouvir les besoins les plus élémentaires.» Les marins anglais prisonniers n’étaient guère mieux traités.

G.H.C.: « Colardeau a probablement débarqué à Plymouth ou Portsmouth. (…) La « comptabilité » des prisonniers était tenue de façon assez précise, car il s’agissait de se faire rembourser des frais de nourriture et d’entretien par le pays d’origine. Convention que Napoléon s’est empressé d’oublier ! Les prisonniers pris à La Guadeloupe, les Saintes, la Grenade, Martinique etc. ont été redistribués dans plusieurs prisons, jusqu’en Écosse. Aucune trace de son fils… »
Une fois en Angleterre, en mars 1810, les Colardeau vinrent grossir les rangs des quelques 58000 prisonniers français déjà présents – ils furent 72000 en 1814. Leurs conditions de détention dépendaient de leur chance et de leur rang. Pierre et François furent-ils assez heureux, comme d’autres officiers, d’être « prisonniers sur parole », et donc de loger chez l’habitant dans un « cautionnement » ?
Il s’agissait d’une petite agglomération qui regroupait de 80 à 400 captifs, et dont la situation variait d’un endroit à l’autre. Généralement, ils pouvaient se promener dans un rayon de 1650 mètres autour de leur résidence. Ils devaient payer leur frais, y compris le logement, recevant du gouvernement anglais une indemnité alignée sur le revenu des plus pauvres parmi la population. En effet, le gouvernement de Bonaparte avait unilatéralement décidé, en 1799, de ne plus assurer l’entretien réciproque des prisonniers, qui se retrouvaient à la charge du pays qui en avaient la garde. Les officiers de Marine recevaient quand même une demi-solde ; les officiers de l’Armée de terre, rien du tout. Nombre d’officiers, réduits à la pension de famine que leur versait l’Angleterre, donnaient des leçons de danse, d’escrime, de langue, de musique ; certains ouvraient des restaurants ; d’autres fabriquaient et décoraient divers objets ; à Chesterfield, des chirurgiens opéraient et vaccinaient, et finirent par bénéficier d’un sauf-conduit pour regagner la France car ils faisaient concurrence aux chirurgiens britanniques !
En certains lieux, les prisonniers furent victimes de brimades et de violence. En d’autres, ils vécurent de manière convenable, voire agréable, participant à la vie locale, créant des liens d’amitié avec les Anglais et épousant parfois leurs filles ! Des liens solides se tissèrent parfois entre les deux peuples. « L’image caricaturale de l’autre disparaît. C’est avec stupeur que les Britanniques constatent que leurs adversaires ne sont pas des buveurs de sang ou d’abominables athées, mais au contraire des jeunes gens policés, distingués, parfois même raffinés » explique Masson.
Tout au long des guerres de la Révolution et de l’Empire, le nombre de ces cautionnements ne cessa d’augmenter, allant jusqu’à cinquante et un. Limités au départ au bassin de Londres, aux côtes sud et sud-est de l’Angleterre, ils s’étendirent au pays de Galles et en Écosse. Il fallait caser le nombre toujours croissant de prisonniers sur parole, près de 5000 en 1814, et les éparpiller sur le territoire pour réduire les risques d’évasion et de révolte.
De 1810 à 1812, les Colardeau furent vraisemblablement prisonniers sur parole dans ville galloise de Montgomery.
En effet, nous savons que le 28 août 1812, « Pierre alias Clordeau capitaine d’infanterie de l’armée française 44 ans natif de Saintes » arriva en provenance de Montgomery dans la prison de Stapleton, dans un faubourg de Bristol. Il fut interné sous le matricule 8037. Cela est scrupuleusement inscrit dans les registres de cette prison, dont les bâtiments existent toujours !
Stapleton était l’une des principales prisons de prisonniers français, avec Sissinghurst Castle dans le Kent, Liverpool, Forton à côté de Portsmouth, Millbay près de Plymouth et Winchester au nord de Southampton. En 1814, à la fin du conflit, près de 45000 détenus étaient entassés ainsi dans ces dépôts, véritables places fortes. L’écrasante majorité des détenus étaient de simples matelots et soldats.
Leurs conditions de détention étaient concentrationnaires, au moins jusqu’en 1810, avec un quotidien de brimades, de malnutrition, de maladies, de promiscuité et d’ennui. Après 1801, nous n’avons pas d’informations, sinon la conclusion de Masson : « Contrairement à une légende tenace, les prisons offrent des conditions d’existence généralement supportables, voire même parfaitement acceptables. Si d’un bout à l’autre de l’Angleterre, les aspects matériels sont en principe les mêmes, le comportement des gouverneurs, des gardiens ou des soldats et des fournisseurs entraîne des différences sensibles. Les réactions des détenus jouent encore un rôle considérable. Ne survivent vraiment, ne préservent leur intégrité physique que les prisonniers qui se livrent à un travail intellectuel ou manuel, oui qui se trouvent en mesure d’exercer une activité artistique ou de monter des spectacles. » La mortalité était en effet élevée.
Les officiers qui se retrouvaient dans ces prisons - souvent en punition d’une tentative d’évasion ou de rébellion - étaient une minorité. Leur sort était meilleur que celui des simples soldats et ils bénéficiaient d’un local particulier. Jugeons plutôt : le 28 août 1812, la prison de Stapleton fournit à Pierre 1 hamac, 1 paillasse, 1 traversin, 1 couverture. Le 21 mars 1813 : 2 chemises. Le 21 mars 1814 : 2 chemises.
Si Pierre a bien passé ses deux premières années de détention à Montgomery, chez l’habitant, le changement fut rude !
Sur le registre de la prison, le scribe anglais a aussi informé les cases concernant l’aspect physique de mon ancêtre. Et c’est ainsi que près de 200 ans plus tard, je découvre que Pierre, 44 ans, était un châtain aux yeux bruns de 1m71, qu’il était mince, que son visage était fin et qu’il avait la peau mâte. Sans cicatrice.
Stature: 5.61/2
Person: Slender
Visage & Complexion: Thin & Dark
Hair: Brown
Eyes: Brown
Marks or Wounds : None

Pierre Colardeau sortit de Stapleton le 11 mai 1814 en vue d’être acheminé en France, via Douvres. Son état de santé était mauvais. Au moins a-t-il échappé au cauchemar des prisonniers : les pontons ancrés en mer. Ce type d’emprisonnement existait dans tous les états européens des 17e et 18e siècles, y compris en France. Au début du 19e siècle, l’Angleterre possédait une cinquantaine de ces « hulks » sur lesquels survivaient 6550 prisonniers. C’était « de veilles carcasses, peintes en noir, rongées par les intempéries. Elles sont ancrées les unes à côté des autres, dans des baies marécageuses. Situé en partie au-dessous de la flottaison, l’entrepont est humide et envahi en permanence par les odeurs délétères de la sentine dont il n’est séparé que par un mauvais plancher. Cette sentine ou marais nautique est le refuge des eaux usées, où flottent les cadavres de rats et d’animaux divers. Elle constitue encore l’exutoire des canalisations des latrines. Pour clore le tout, la hauteur sous barrot ne dépasse pas 1,50m et les prisonniers d’une taille normale ne peuvent y vivre que courbés ou accroupis. »
Sur ces pontons, les prisonniers souffraient de la famine. « Il leur arrive de se nourrir de chiens, de chats et de rats. Ils reçoivent une demi-livre de pain, un quarteron de viande souvent pourries et de l’eau saumâtre. L’eau n’est livrée qu’en quantités parcimonieuses. Les hommes ne peuvent se laver et croupissent dans la crasse et la saleté. Le manque de linge se traduit par la prolifération de la vermine et le développement de maladie de peau. » Certains tombaient dans la plus grande déchéance physique et morale. D’autres sombraient dans la folie.

De ces années de captivité des Colardeau, des zones d’ombres subsistent.
Pierre a-t-il bien passé deux ans à Montgomery, de mars 1810 à août 1812 ? Montgomery fut une « parole town » comme d’autres du Montgomeryshire, par exemple Llanfyllin où il y eut environ 120 prisonniers entre 1812 et 1813, Newtown, Welshpool. Problème : le nom de Pierre ne figure pas dans les registres de prisonniers sur parole de cette ville entre 1805 et 1811. G.H.C. a aussi consulté, sans succès, les registres de Welsphool - 148 prisonniers de 1804 à 1812 et d’Abergavenny de 1812 – 133 prisonniers avec épouses et familles . « Cela donne l’impression que le régime sur parole se serait terminé en 1812 ! »
François Colardeau, 13 ans en 1810, n’apparaît nulle part. Or, une fois rapatrié en France, Pierre mentionna dans une de ses lettres que son fils était avec lui et avait passé cinq ans de captivité. Et nous avons trace du retour de François en Guadeloupe. G.H.C. a constaté que les familles restaient groupées en captivité. Mais certains enfants prisonniers ont aussi pu être échangés contre des prisonniers anglais.
Alors, Pierre et François ont peut-être passé ensemble deux ans à Montgomery. En 1812 ils ont été séparés car Pierre fut envoyé en prison. Puis ils se sont retrouvés à leur libération…