Pierre servit pendant « la révolte des nègres » Contact

En mai 1801, le capitaine général Lacrosse aux ordres de Napoléon arriva dans l’île. Savait-il dès le départ que sa mission était de rétablir l’esclavage ? Il proclama qu’il n’y aurait pas de retour vers le passé mais, dans les faits, il instaura dans l'armée et dans la société un climat de peur politique et de paranoïa. Ainsi, en juin, relate l'historien Peyreleau, il dénonça des complots et procéda à des arrestations, en particulier parmi les militaires et les officiers de couleur, ceux-là même « qui avaient si bravement repris et défendu la colonie. (...) Il fallut toute la prudence du colonel Pelage (un homme de couleur chargé d'appliquer la politique de Lacrosse) pour prévenir une insurrection. (…) Prétendre anéantir, aussi soudainement, ce que la révolution avait consacré pendant douze ans, froisser des opinions dont on avait été le premier apôtre (Lacrosse avait été commissaire de la Convention), vouloir les remplacer de force par les idées et les maximes des temps antérieurs (...) lorsque les sept huitièmes de la force armée n’étaient composés que de noirs, ou de gens de couleur non propriétaires, n’était-ce pas vouloir refouler les eaux d’un torrent, et s’exposer, en l’obligeant à déborder, à s’y faire engloutir ? »
En plus, Lacrosse autorisa les émigrés à rentrer, à la grande inquiétude de ceux qui avaient pris leur place et leurs biens. Mais c’est surtout son attitude face à l’armée qui attisa les haines contre lui.
En août, le général Béthencourt mourut et c'est Pelage qui était en position de le remplacer. Mais Lacrosse le recala en raison de sa couleur. Des conscrits de Basse-Terre se rebellèrent alors. Et c'est justement Pelage que Lacrosse envoya restaurer l'ordre, ce qu'il fit avec zèle, arrêtant et faisant juger les suspects. « La consternation devint générale parmi tous les gens de couleur lorsqu’on les eut réunis à la Basse-Terre, et aussitôt après à la Pointe-à-Pitre, pour leur déclarer que puisqu’ils étaient les ennemis du Gouvernement, on les ferait déporter sans espoir de retour. Beaucoup d’entre eux gémissaient dans les prisons ; plusieurs y étaient déjà morts de misère et chaque jour était marqué par de nouvelles arrestations. »
Lacrosse, lui, interdit aux cultivateurs, pour la plupart des esclaves libérés en 1794, de cultiver du coton pour leur propre compte.
Le 21 octobre 1801 la « révolte des nègres » éclata. «Les troupes se mutinèrent et offrirent le pouvoir à Pélage, qui avait toute la colonie derrière lui » explique l'historien Abenon. « Il pouvait se lancer dans un pronunciamiento à l’instar de Toussaint Louverture à Saint-Domingue. Pourtant il favorisa la fuite de Lacrosse qui menaçait d’être assassiné. Pélage hésitait : c’était un légaliste qui se refusait à un pouvoir révolutionnaire ; patriote sans doute attaché à la France, il se refusait à rompre avec elle. C’était un officier qui attendait les ordres de ses supérieurs. Continuellement, il s’efforça d’obtenir l’aval de Bonaparte, qui voyait en lui un Toussaint Louverture guadeloupéen. »
En mars 1802, Napoléon signa la paix d’Amiens avec l’Angleterre et entreprit de reconquérir les colonies d’Amérique, à commencer par la Martinique où il maintint l’esclavage. En mai, il s'attaqua à la Guadeloupe, sous le commandement du général Richepance et de 3500 soldats venus de France. « L'escadre était composée des vaisseaux de 74 le Redoutable et le Fougueux ; des frégates la Volontaire, la Consolante, la Romaine et la Didon ; de la flute, la Salamandre, et de trois transports (…) décrit Peyreleau. Les troupes noires furent désarmées. Pélage mis à l’écart. Des officiers de couleur, dont Delgrès, Ignace, Codou, Palème, Noël Corbet... se réfugièrent à Basse-Terre. Delgrès et Ignace se retrouvèrent au fort Saint-Charles où ils furent assiégés par les troupes de Richepance et de Pelage. Le 10 mai 1802, les insurgés adressèrent une lettre publique à l’opinion française où ils affirmaient mourir pour la liberté. Ignace et ses troupes, réfugiés près de Pointe-à-Pitre sur le site de Baimbridge, furent écrasés. Delgrès se retrancha à Matouba et, sur le point d’être pris à l’habitation Danglemont, il se fit sauter avec plusieurs centaines de compagnons. Le reste des insurgés fut réprimé ; des centaines furent emprisonnés aux Saintes ou déportés hors de la colonie ; beaucoup furent exécutés. Pelage fut emprisonné malgré sa loyauté au gouvernement et ne retrouva son grade que plusieurs années plus tard.
En mai 1802, le rétablissement de l’ancien système colonial fut proclamé. Le titre de citoyen fut dès lors réservé aux seuls hommes blancs. Un an plus tard, le successeur de Lacrosse, le capitaine général Ernouf, paracheva la politique napoléonienne. Il promulgua l’édit du 16 juillet 1802 qui avait été tenu secret jusqu’alors : les ex-esclaves furent désignés à nouveau comme biens mobiliers. Les derniers rebelles furent pourchassés. Quant aux libres, ils durent fournir la preuve d'un affranchissement en bonne et due forme et antérieur au décret d'abolition de 1794. Sur environ 15000 hommes libres, 8000 redevinrent esclaves mais 7000 furent reconnus libres, soit plus du double qu’en 1789.

Et Pierre Colardeau ? Jusqu’à « la révolte des nègres », il était capitaine dans la 4e compagnie d’artillerie de la Guadeloupe. Il a vraisemblablement servi sous Pelage en août 1801 pour soumettre Basse-Terre. S’est-il ensuite rallié à la cause de l’insurrection des officiers de couleur en octobre ? Ou a-t-il suivi le pouvoir en place : Lacrosse jusqu’à sa fuite à Sainte-Lucie en octobre 1801 puis Pelage jusqu’en mai 1802 ? A-t-il contribué à réprimer les insurgés Ignace et Delgrès ? Sans doute pas. Les bataillons impliqués dans la reprise de Basse-Terre et du combat rapproché contre Delgrès et les insurgés furent les 2e et 3e bataillons de la 66e demi-brigade.
Dans une lettre , Richepance relate la répression de mai 1802. Il mentionne que « les militaires blancs, qui n’avaient pu sortir de l’île, furent dès notre arrivée, rassemblés au Fort Saint-Charles : l’exécution bien apprêtée du projet de les faire sauter (par les officiers de couleur insurgés), au moment d’une reddition forcée, échoua très heureusement par notre promptitude à suivre l’ennemi qui évacuait le fort. »
L'été 1802, Pierre fut incorporé dans la 66e Brigade d'infanterie de ligne où il servit jusqu’en 1810. Toujours avec le grade de capitaine.