Soldat dans les Antilles révolutionnaires Contact

Pierre commença donc sa carrière navale en 1786, sous Louis XVI. Sa fiche d'états de service du 66e Régiment d'infanterie de ligne indique qu'il « a fait en 1792 et 1793 divers campagnes, tant à St-Domingue que sur les bâtiments de l'État. Et celles de la Guadeloupe depuis 1794 jusqu'en l'an 1810 et s'est trouvé aux diverses actions qui ont eu lieu. »
Quand la révolution française éclata, les rivalités entre l’Angleterre et la France s’exacerbèrent aux Antilles. Le roi George III détenait déjà la Martinique et profita des troubles pour se lancer à la conquête des autres îles françaises. En plus des attaques anglaises, le gouvernement fit face à des situations insurrectionnelles.
Pierre Colardeau arriva à Saint-Domingue en pleine guerre civile. Il était sous le commandement de Léger-Félicité Sonthonax, commissaire civil de 29 ans dépêché par la Convention pour stabiliser la colonie, y maintenir le contrôle français et y faire appliquer l'égalité de droits entre blancs et gens de couleur décidé en France. « La révolte des noirs » qui avait débuté en août 1791 avec le massacre de plus de mille blancs et l'incendie d'habitations s'était en effet transformée, sous l'influence de personnalités comme Toussaint Louverture, en une guerre de libération. En 1793, Sonthonax déclara libres tous les esclaves. Ce n'était pas là qu'une mesure opportuniste destinée à se rallier Toussaint Louverture qui lui s'appuyait alors sur les Espagnols. L'ancien étudiant en droit dijonnais et avocat parisien jacobin s'était dès 1790 publiquement prononcé pour l'abolition immédiate de l'esclavage, allant même au delà des réclamations de la Société des Amis des noirs qui ne demandait que l’abolition de la traite et l’égalité des hommes de couleur . Le 4 février 1794, la Convention confirma à Paris la déclaration de Sonthonax et l'étendit à toutes les colonies françaises. Mais à Saint-Domingue, c'était toujours la guerre civile : les colons blancs et de couleur, aidés par les Anglais, s'opposaient à Sonthonax et son abolition de l'esclavage. Ce dernier prit le dessus lorsque Toussaint Louverture et ses troupes se rallièrent à lui en mai 1794.
Pierre se rendit-il alors directement en Guadeloupe ? Ou rentra-t-il en France brièvement ? Devant la menace anglaise, la Convention affréta une escadre pour la Guadeloupe. « Elle était composée de deux frégates, La Pique et La Thétis, du brick L'Espérance et de cinq transports de troupes, ayant à leur bord une compagnie d'artillerie, deux d'infanterie et (un) bataillon de chasseurs des Pyrénées » décrit Alejo Carpentier dans Le siècle des Lumières. « Elle laissait derrière elle l'île d'Aix, avec sa forteresse hérissées de tours de guet, et un bateau-prison, Les Deux Associés, où plus de sept cents hommes attendaient leur déportation à Cayenne, entassés dans des cales où ils n'avaient pas de place pour se coucher, mêlés dans le sommeil et la maladie, partageant gale, épidémies et purulences. »
Pierre, caporal depuis l’an II (1793), fut-il de l’expédition ? Côtoya-t-il Victor Hugues et sa sinistre machine ? C’est possible. An l’an III – soit en 1794 – il était en Guadeloupe. Avant d’embarquer, il a pu assister sur l’île d'Aix à l’enterrement de « prêtres réfractaires » ayant refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Des centaines d'autres moururent cette année là sur les pontons de Rochefort, navires démâtés transformés en cachots. En 1794 et 1795, des centaines encore agonisèrent en rade de l’île, sur les vaisseaux qui devaient les déporter en Guyane mais qu’une épidémie de scorbut cloua sur place.

Au sein de l'escadre révolutionnaire, un certain flottement... « Les dernières nouvelles de Paris n'étaient pas propres à susciter l'enthousiasme de (…) Victor Hugues : (…) la Guadeloupe était l'objet de continuelles attaques qui épuisaient les ressources du gouverneur militaire. (…) L'escadre partait à l'aventure : elle devait déjouer le blocus des côtes françaises pour s'éloigner rapidement de l'Europe et à cet effet on avait édicté des ordres très sévères. Il était interdit d'allumer du feu après le coucher du soleil, et les soldats devaient se coucher tôt dans leurs hamacs. On vivait en perpétuel état d'alerte, les armes prêtes, en prévision d'une rencontre possible. Le temps, toutefois, favorisait l'expédition, en mettant des brumes propices sur une mer que l'on pouvait braver aisément.»
Une fois arrivée en Guadeloupe, l'expédition fut bien accueillie, sauf par ceux qui – blancs mais aussi certains hommes de couleur – entendaient conserver leurs esclaves et préféraient donc une occupation anglaise. Pour repousser les Anglais, Hugues s’appuya sur une armée de troupes régulières et de corsaires où les noirs, comme les blancs, accédaient à de hauts postes. Ce fut le cas de Magloire Pelage, Louis Delgrès ou Joseph Ignace. Les Anglais capitulèrent en décembre 1794.
Pierre Colardeau, lui, trouva femme en la personne de Marie-Anne Bon. Un fils, François, naquit en 1797, puis trois filles dont des jumelles. En 1798, Victor Hugues fut destitué et remplacé. Le 18 Brumaire (novembre 1799) Napoléon prit le pouvoir en France. C’était la fin du Directoire et le début du Consulat. Pierre Colardeau changea de maître. Dès lors, l’étau se resserra sur les hommes de couleur et les anciens esclaves. Il fallut un an, de mai 1801 à mai 1802, pour les soumettre. En 1803, la nouvelle (ancienne) politique fut scellée. Pourtant, d'octobre 1801 à mars 1802, lors de « la révolte des nègres », la Guadeloupe frôla la possibilité de séparer son destin de celui de la France, à l'instar de Saint-Domingue/Haïti.